« Je sens que quelque chose s'est passé, mais je ne m'en souviens pas » — Traumas amnésiés : comprendre et se libérer
Dernière mise à jour : 18 sept.
Ce sentiment que vous ne savez pas nommer
Vous avez l'impression que quelque chose s'est passé — sans pouvoir dire quoi. Une zone floue, un « trou », un malaise diffus quand certains sujets arrivent dans la conversation, une réaction physique disproportionnée dans certaines situations sans que vous compreniez pourquoi.
Peut-être avez-vous des fragments : une image fugace, une sensation dans le corps, un rêve récurrent qui revient depuis des années. Peut-être n'avez-vous rien du tout — juste cette certitude sourde, inexplicable, que quelque chose n'est pas en ordre.
Peut-être aussi que vous vous êtes longtemps dit que vous « inventez », que vous « dramatisez », ou que vous êtes simplement « comme ça ».
Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, cet article est pour vous.
Le corps n'oublie pas ce que le mental a mis à l'écart
Quand un événement est trop douloureux, trop menaçant, trop écrasant pour être supporté consciemment, notre psyché dispose d'un mécanisme de protection extraordinaire : elle met cet événement « hors d'accès ». Le souvenir ne disparaît pas — il est dissocié. Stocké ailleurs, dans des couches de la mémoire que le conscient ne peut pas atteindre directement.
C'est ce que le psychiatre et chercheur américain Bessel van der Kolk résume dans le titre de son ouvrage de référence : le corps n'oublie rien. Le corps garde souvent la trace de ce que le mental a mis à l'écart, de ce qu'il n'est pas en mesure de penser. Dans nos tensions, nos douleurs, nos réactions automatiques, nos comportements que nous ne comprenons pas nous-mêmes.
Ce mécanisme de dissociation est une réponse de survie normale face à un événement anormal. Il n'y a rien d'anormal à ne pas se souvenir. Cela ne signifie pas que l'événement n'a pas eu lieu. Cela signifie que votre système nerveux a fait ce qu'il pouvait pour vous protéger.
Dans quelles situations un trauma peut-il être amnésié ?
Les violences sexuelles dans l'enfance
C'est l'une des causes les plus fréquentes de trauma amnésié. Lorsque l'auteur est un proche — un parent, un oncle, un voisin de confiance —, la dissociation est d'autant plus profonde que la survie affective de l'enfant dépendait de ce lien. Garder l'attachement, c'était parfois « ne pas savoir ».
L'inceste en particulier est souvent accompagné d'une amnésie partielle ou totale : l'enfant ne se souvient pas, ou ne se souvient que de fragments. Des années plus tard, des symptômes apparaissent — sans que la personne fasse le lien avec ce qui s'est passé.
Les viols sous l'emprise de stupéfiants
GHB, kétamine, benzodiazépines, alcool en grande quantité... Ces substances provoquent une amnésie chimique qui s'ajoute à l'amnésie hypnotique naturelle déclenchée par le trauma lui-même. La victime se réveille sans savoir ce qu'il s'est passé — parfois avec juste un malaise, une douleur physique, le sentiment que « quelque chose est arrivé ».
Ces situations sont particulièrement difficiles à vivre car elles cumulent deux couches d'incompréhension : ne pas savoir ce qu'il s'est passé, et ne pas comprendre pourquoi on va si mal. Certaines personnes reçoivent pendant des années des diagnostics psychiatriques (dépression, troubles anxieux, personnalité borderline...) sans que personne ne cherche, ni ne trouve, ce qui est réellement à l'origine de leurs symptômes.
Les traumas survenus avant la constitution de la mémoire explicite
Avant l'âge de 3-4 ans environ, le cerveau n'a pas encore développé la structure qui permet de former des souvenirs autobiographiques conscients. Des violences ou des négligences survenues dans la petite enfance ne laisseront donc aucun « souvenir » au sens habituel du terme — mais elles laisseront des empreintes profondes dans le corps, dans les émotions, dans les schémas relationnels.
Les chocs émotionnels intenses à tout âge
Un accident, une agression, une humiliation profonde, une trahison traumatisante... Même à l'âge adulte, certains événements peuvent être partiellement ou totalement effacés de la mémoire consciente si la charge émotionnelle était trop intense.
Comment reconnaître les traces d'un trauma amnésié ?
Les symptômes d'un trauma non résolu ne ressemblent pas forcément à ce qu'on imagine du « traumatisme ». Il n'y a pas nécessairement de flashbacks, ni de scènes qui reviennent. Les traces peuvent être beaucoup plus silencieuses — et c'est précisément ce qui les rend si difficiles à identifier.
Parmi les signes qui peuvent indiquer un trauma amnésié, on retrouve souvent :
Dans le corps — des douleurs chroniques sans cause organique identifiée, des troubles digestifs fonctionnels persistants, des tensions musculaires profondes, des migraines récurrentes, des maladies auto-immunes. Le corps exprime ce que le mental ne peut pas formuler.
Dans les émotions — une anxiété de fond inexpliquée, des crises d'angoisse sans déclencheur apparent, une dépression qui ne répond pas vraiment aux traitements, une anesthésie émotionnelle, un sentiment chronique de vide ou de honte sans raison claire.
Dans les comportements — des comportements compulsifs ou des addictions qui servent à ne pas ressentir, des relations qui reproduisent des schémas douloureux sans qu'on comprenne pourquoi, des réactions de panique ou de sidération dans certaines situations spécifiques (une odeur, un son, un geste), une difficulté à être dans son corps ou à se sentir en sécurité.
Dans la vie intime — des blocages, des douleurs ou des absences lors des rapports sexuels, une dissociation pendant l'intimité, une incapacité à se laisser toucher.
Dans le rapport à soi-même — un sentiment d'être fondamentalement « défectueux », d'être responsable de ce qu'on a subi, de ne pas mériter d'aller mieux. Ces cognitions sont typiques du stress post-traumatique, même quand la personne ne sait pas ce qui les a engendrées.
« Et si j'inventais tout ? »
C'est l'une des questions les plus douloureuses que posent les personnes concernées par un trauma amnésié. Et c'est compréhensible : sans souvenir clair, comment savoir ?
Il est important de dire deux choses à ce sujet.
La première : l'absence de souvenir conscient ne prouve rien dans un sens ni dans l'autre. Elle ne prouve pas que l'événement a eu lieu, et elle ne prouve pas qu'il n'a pas eu lieu. Ce n'est pas le rôle d'une thérapie d'établir des faits judiciaires. C'est son rôle d'aider une personne à aller mieux.
La deuxième : en PTR, cette question de « j'invente peut-être » est prise très au sérieux — et traitée de façon originale. Si vous avez l'impression d'inventer ce qui remonte, le thérapeute ne cherchera pas à vous convaincre du contraire. Il vous proposera d'amplifier encore cette impression. Cette approche paradoxale repose sur une hypothèse : la sensation d'inventer peut être une protection dissociative, et l'accueillir volontairement peut aider à alléger ce qui est resté figé — sans jamais rien prendre pour argent comptant. Le thérapeute ne cherchera pas à vous convaincre que c'est « vraiment arrivé » : ce n'est pas son rôle, et il ne peut pas le savoir. Il accueille cette impression comme une protection légitime et travaille avec elle. Ce qui se libère alors, ce n'est pas une preuve — c'est la charge émotionnelle et corporelle. La guérison ne dépend pas d'une certitude sur les faits : elle dépend de l'apaisement du système nerveux, du retour de la sécurité intérieure et du sentiment d'agentivité, du réajustement des distorsions cognitives.
Ce que dit la recherche. Les travaux sur la mémoire (Geraerts et coll., 2007, Psychological Science) apportent deux repères utiles. D'une part, les souvenirs qui reviennent spontanément, hors thérapie, sont corroborés à peu près aussi souvent que les souvenirs jamais oubliés : le retour de mémoire n'est pas, en soi, un signe d'invention. D'autre part, le matériel qui émerge dans un cadre suggestif est plus fragile.
Comment se forment les faux souvenirs ? Ils ne surgissent pas de nulle part. La recherche montre qu'ils se construisent surtout dans des conditions particulières : quand on imagine une scène de façon répétée, quand des questions insistantes ou orientées suggèrent un contenu, quand une figure d'autorité valide une interprétation, quand un récit circule et se reprend de proche en proche, ou quand une image vue ailleurs — un film, un récit entendu — finit rattachée à sa propre histoire.
La suggestion peut suffire : elle n'a pas besoin d'être répétée pour agir. C'est précisément pour cela qu'une thérapie prudente s'interdit de suggérer, d'orienter ou de valider un contenu.
Éviter toute suggestion ne suffit pourtant pas à écarter le risque : un facteur distinct, propre à l'hypnose, mérite d'être connu. Plusieurs études montrent qu'un état hypnotique augmente la confiance et la netteté ressenties d'un souvenir, sans augmenter son exactitude — et cela même en l'absence de toute suggestion de contenu. Ce n'est donc pas seulement la présence ou l'absence de suggestion qui compte, ni même le seul fait d'être en thérapie ou pas — c'est le fait d'avoir cherché activement, avec l'attente qu'un contenu précis doit émerger. Un souvenir conscient depuis longtemps, un rêve spontané, un flashback qui s'impose sans qu'on l'ait sollicité, n'ont pas ce profil — même s'ils peuvent, une fois racontés et interprétés après coup, se retrouver mêlés à d'autres éléments, comme n'importe quel souvenir.
Un sentiment ambigu. Le sentiment d'inventer reste délicat, parce qu'il peut dire deux choses opposées. Il peut, parfois, signaler qu'une image n'a pas la texture d'un souvenir réel — et il mérite alors d'être respecté, pas balayé. Mais un sentiment de sidération, d'irréalité, un « ce n'est pas possible » peut aussi accompagner une levée d'amnésie authentique : l'énormité de ce qui remonte, et les interdits qui l'entourent — l'inceste au premier chef — provoquent un refus émotionnel bien décrit par la recherche. Les travaux sur le betrayal trauma (Jennifer Freyd) montrent que plus l'agresseur était un proche dont on dépendait, plus le système a de raisons d'occulter et de refuser de croire. Ce que Freyd a nommé « cécité de trahison » est défini comme la tendance inconsciente à ne pas savoir, oublier ou minimiser une trahison commise par quelqu'un dont on dépend, pour préserver la relation d'attachement nécessaire à la survie. Doute et authenticité peuvent donc habiter la même sensation. C'est pourquoi rien ne se décide sur la seule foi d'un ressenti — dans un sens comme dans l'autre. Et c'est pourquoi une thérapie sérieuse ne vous promettra jamais de « confirmer » un soupçon : elle vous aide à alléger ce qui pèse, pas à établir ce qui s'est passé.
Peut-on vraiment travailler sur un trauma dont on n'a aucun souvenir ?
Oui. C'est même l'une des spécificités les plus remarquables de la PTR.
La plupart des approches thérapeutiques conventionnelles travaillent avec ce que la personne peut raconter — et se heurtent donc inévitablement à la limite du souvenir conscient. Si vous ne vous souvenez pas, vous ne pouvez pas en parler. Et si vous ne pouvez pas en parler, le travail s'arrête là.
La PTR fonctionne autrement. Elle part du corps — une sensation physique, une image spontanée, une émotion qui surgit — sans nécessiter que le souvenir soit d'abord conscient. Le thérapeute accueille et amplifie ce qui émerge de cette façon, sans chercher à construire un récit cohérent, sans interprétation, sans forcer quoi que ce soit.
A ensuite lieu la transformation de ce qui a émergé : reprendre volontairement la main sur une scène et sur ses effets somatiques, émotionnels et cognitifs.
Ce faisant, l'inconscient peut lui-même réassocier ce qui était dissocié — à son propre rythme, avec ses propres protections, dans sa propre logique. Les souvenirs peuvent remonter, partiellement ou complètement. Ou pas : et c'est acceptable aussi. Ce qui importe, c'est que la charge émotionnelle et somatique associée au trauma se désactive — et cela peut se produire même sans que la mémoire consciente soit jamais reconstituée.
Ce travail s'appuie rarement sur la PTR seule. Selon les besoins, j'y associe le TIST pour les parties dissociées, la régulation du système nerveux pour stabiliser avant d'aller plus loin, la thérapie narrative pour reconstruire une identité qui ne soit plus définie par ce qui a été subi. (Vous pouvez lire ici comment j'articule ces approches selon les situations.)
Un exemple : quatre séances après des années de souffrance inexpliquée
Une thérapeute elle-même formée à l'hypnose conversationnelle a consulté Gérald Brassine après des années de mal-être dont elle n'arrivait pas à identifier l'origine avec précision. Des bribes de souvenir suggéraient des abus sexuels dans l'enfance, mais sans clarté, et sans résolution — quatre ans de thérapie par la parole n'avaient pas suffi à lever la charge.
En PTR, le travail s'est fait en quatre séances. Le travail est passé par le corps — des sensations amplifiées, des images surgies spontanément, que la patiente a pu transformer librement par l'imaginaire. L'amnésie sur l'identité de l'auteur s'est levée progressivement. La charge émotionnelle associée s'est dissipée.
Ce qui l'a le plus frappée, elle le décrit ainsi : elle avait vécu pendant plus de quarante ans avec ce qu'elle appelle un caillou dans la chaussure — si habituel qu'elle avait fini par oublier qu'il était là. Une fois retiré, elle ne marchait plus de la même façon.
(Témoignage publié dans la revue Hypnose & Thérapies Brèves n°77, 2025, par Marine Manouvrier et Gérald Brassine.)
Ce témoignage décrit un vécu subjectif de transformation profonde. Il ne constitue pas, et ne prétend pas constituer, une preuve établissant l'exactitude factuelle de ce qui a émergé — cette question reste hors du champ de la thérapie, dont l'objectif est le soulagement de la personne, pas l'établissement des faits.
Ce que la PTR ne fait pas
Il est important d'être clair sur ce point : la PTR n'est pas une méthode pour « retrouver des souvenirs » au sens d'une enquête. Elle ne cherche pas à reconstituer un dossier, à produire des preuves, à identifier des coupables.
Son objectif est exclusivement thérapeutique : aider la personne à se libérer de la souffrance que porte son corps et son psychisme, quelle qu'en soit l'origine précise.
En PTR, toute interprétation qui ne vient pas de la personne elle-même est proscrite. Le thérapeute ne « nomme » pas ce qui s'est passé, ne suggère pas de scénarios. C'est la personne qui, à son propre rythme et avec ses propres images, trouve ce dont elle a besoin pour guérir.
Et si je ne suis pas sûr(e) d'avoir vécu un trauma ?
C'est une question légitime, et vous n'avez pas à avoir de certitude pour consulter.
Si vous vous reconnaissez dans certains des symptômes décrits dans cet article, si vous portez un malaise dont vous n'arrivez pas à trouver l'origine, si vous avez la sensation que « quelque chose » vous retient sans savoir quoi — cela mérite d'être exploré.
Un premier entretien permet toujours de faire le point ensemble, sans engagement, pour comprendre ce que vous vivez et voir si la PTR est adaptée à votre situation.
Une précision importante
Je suis thérapeute et praticien en hypnose conversationnelle — je ne suis pas médecin. La PTR est une approche complémentaire qui peut s'articuler avec un suivi médical ou psychiatrique, mais elle ne remplace pas un traitement médical en cours. Si vous suivez un traitement médicamenteux ou psychiatrique, ne l'interrompez jamais sans l'avis de votre médecin.
Vous souhaitez en parler ?
Je reçois en cabinet à Bures-sur-Yvette et Paris 9e, et à distance en visio.
Pour aller plus loin
En savoir plus sur la PTR : https://www.qualite-d-etre.fr/post/psychotherapie-trauma-reassociative-ptr
Site de l'Institut Milton H. Erickson de Belgique : imheb.be
Démonstration filmée : disparition d'un érythème noueux de 20 ans en 1 séance https://www.imheb.be/news/dans-les-medias/erytheme-noueux-soigner-avec-lhypnose-ptr/
Page des méthodes que je propose aussi : qualite-d-etre.fr/formations
Sylvain Geyskens — Qualité d'Être — Hypnose conversationnelle & Coaching — Bures-sur-Yvette & Paris 9e 06 16 54 13 74 | qualite.etre@gmail.com
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