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On vous répète de "tourner la page" ? — Ce que cette phrase ignore

  • sylvaingeyskens
  • 10 mai
  • 5 min de lecture

On vous l'a dit. Peut-être plusieurs fois. Peut-être par quelqu'un de proche, par un thérapeute, par un médecin. Peut-être que vous vous le dites vous-même, avec une sévérité que vous ne vous accorderiez pas à quelqu'un d'autre.


"Il faut tourner la page." "Passez à autre chose." "C'est vous qui choisissez de rester dans le passé." "À un moment, il faut aller de l'avant." "On ne va pas revenir là-dessus à chaque séance"... sont des témoignages de personnes traumatisées et qui se sentent invalidées par leurs thérapeutes - y compris professionnels de santé mentale.


C'est ce que vivent des milliers de personnes : non seulement le trauma n'est pas traité — mais la souffrance d'en parler est elle-même invalidée.


Ces phrases font mal. Pas parce que vous êtes trop sensible. Parce qu'elles disent quelque chose de faux sur ce qui se passe en vous — et parce qu'elles ajoutent de la honte à ce que vous portez déjà. On pourrait même parfois parler de victimisation secondaire.


Ce que cette phrase suppose — et qui est inexact


"Tourner la page" suppose que rester dans la souffrance est un choix. Que si vous le vouliez vraiment, vous pourriez décider de passer à autre chose. Que quelque chose en vous résiste volontairement à aller mieux.


C'est inexact. Ce que vous vivez a un nom : c'est un processus inachevé.


Quand une expérience traumatique — ou une accumulation d'expériences difficiles — n'a pas pu être processée au moment où elle s'est produite, elle reste en suspens dans le système nerveux. Pas parce que vous l'avez décidé. Parce que votre cerveau et votre corps n'avaient pas les ressources pour la traverser complètement à ce moment-là.


Ce n'est pas du passé qui "reste". C'est quelque chose d'inachevé qui attend d'être complété. La différence est fondamentale — parce qu'elle change complètement ce qu'il faut faire.


Tourner la page ne complète pas ce qui est inachevé. Ça le repousse. Et ça revient.


"C'est vous qui choisissez de rester dans le passé"


Cette formulation-là est particulièrement blessante — et malheureusement, elle est parfois dite par des professionnels de santé.


Une personne ayant traversé des décennies de traumas complexes et d'errance thérapeutique le décrit ainsi : les professionnels de santé mentale à qui j'ai eu affaire "ne sont pas à l'écoute des symptômes, jugent" et "refusent que les victimes aient une certaine expertise du trauma. Ils estiment être les sachants, même s'ils savent mal."


Ce qu'elle décrit est une forme de victimisation secondaire — souffrir à nouveau, non plus du trauma lui-même, mais du processus censé aider. Quand un professionnel remet en question votre perception de votre propre expérience, quand il cherche un diagnostic pour vous faire "rentrer dans une case" plutôt qu'écouter ce que vous vivez, quand il interprète votre résistance au changement comme un manque de volonté — il ne vous aide pas. Il ajoute une couche de honte à ce que vous portez déjà.


La littérature trauma-informée, depuis les travaux de Judith Herman dans les années 90, documente un phénomène particulièrement grave : des victimes de traumas complexes reçoivent parfois des diagnostics psychiatriques — bipolarité, troubles de la personnalité, voire constructions délirantes — qui masquent un TSPT complexe non reconnu. Quand quelqu'un rapporte des faits réels de violence et qu'on lui répond par un diagnostic psychiatrique, on pathologise la réponse normale d'une personne à une situation anormale. Et on ne remet jamais en question la santé mentale de ceux qui ont causé les dommages.


Beaucoup de personnes ayant traversé des traumas complexes ont développé, à force de chercher, une connaissance fine de leur propre fonctionnement. Elles savent souvent mieux que quiconque ce qui les aide et ce qui les aggrave. Un accompagnant efficace reconnaît cette expertise — et s'appuie dessus plutôt que de la contredire.


La différence entre ruminer et processer


Il y a une distinction importante que la phrase "tourner la page" efface — entre la rumination et le processing.


La rumination, c'est quand la pensée tourne en rond sur un événement sans le traverser vraiment. C'est douloureux et épuisant. Et là, oui, quelque chose doit changer — non pas en "tournant la page", mais en trouvant un autre niveau d'accès à ce qui est porté.


Le processing, c'est quand quelque chose est en train de se compléter — quand le système nerveux et la psyché travaillent, parfois douloureusement, à intégrer ce qui n'a pas pu l'être. Ce n'est pas "rester dans le passé". C'est avancer — même si ça ne ressemble pas à ce qu'on imagine quand on dit "aller de l'avant".


La thérapie narrative, que j'utilise dans mon accompagnement, aide à faire cette distinction — et à transformer la rumination en récit intégré, à redonner une forme à l'expérience vécue sans en être prisonnier.


Ce que "tourner la page" ignore sur le corps


La mémoire traumatique ne se stocke pas dans les souvenirs conscients comme on stocke un document dans un dossier. Elle vit dans le corps — dans les réflexes, dans les sensations, dans les réponses automatiques du système nerveux face à certains stimuli.


On ne "décide" pas d'oublier une réponse corporelle. On ne "choisit" pas de ne plus avoir de réaction de figement face à ce qui ressemble à un danger ancien. Ces réponses sont inscrites à un niveau que la volonté consciente n'atteint pas directement.


C'est pour ça que "vouloir aller mieux" ne suffit pas. C'est pour ça que comprendre intellectuellement d'où vient sa souffrance ne change pas nécessairement comment on se sent. Et c'est pour ça que les injonctions à "tourner la page" ne fonctionnent pas — elles s'adressent à la tête, pas à l'endroit où quelque chose attend d'être complété.


Ce qui aide vraiment


Non pas "oublier" — mais transformer.


Les approches trauma-informées — comme la PTR (Psychothérapie du Trauma Réassociative), l'EMDR, le TIST ou la thérapie sensorimotrice — ne cherchent pas à effacer ce qui s'est passé. Elles cherchent à compléter ce qui n'a pas pu l'être. À donner au système nerveux l'expérience qui manquait. À transformer la charge émotionnelle associée au souvenir — sans le nier, sans l'effacer, mais sans qu'il continue à agir comme une menace permanente.


Ce n'est pas un travail de volonté. C'est un travail de sécurité — créer les conditions pour que quelque chose puisse enfin s'achever.


Et ce que beaucoup décrivent après ce type de travail : les souvenirs sont toujours là, mais ils ont perdu leur pouvoir de faire mal. Le passé reste le passé — sans continuer à envahir le présent.


"Si le souvenir vécu ne disparaît pas, la réassociation avec d'autres images le rend maintenant inoffensif." — Marine Manouvrier, philosophe et praticienne PTR, après quatre séances de travail.


Si vous vous reconnaissez dans cet article


Vous n'avez pas à vous justifier de ne pas avoir "tourné la page". Vous n'avez pas à prouver que votre souffrance est légitime. Ce que vous portez a une logique — et cette logique peut être transformée.


Pas en décidant d'aller de l'avant. Mais en trouvant un espace où ce qui est inachevé peut enfin se compléter.




Sylvain Geyskens - Qualité d'Être Hypnose, Coaching & Thérapie du lien - Bures-sur-Yvette & Paris 9e & visio

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