"On ne s'en remet jamais de l'inceste" — est-ce vraiment vrai ?
- sylvaingeyskens
- 16 mai
- 6 min de lecture
On le lit souvent dans les groupes Facebook consacrés aux survivantes de violences sexuelles. Parfois dit par une autre survivante, parfois par quelqu'un de bien intentionné, parfois par un professionnel de santé.
"L'inceste, ça détruit de l'intérieur. On ne s'en remet jamais vraiment." "Tu apprendras à vivre avec, mais ça ne partira pas." "C'est une cicatrice à vie."
Ces phrases sont dites avec sincérité. Elles reflètent souvent l'expérience réelle de personnes qui ont cherché de l'aide pendant des années sans trouver ce qui correspond vraiment à leur situation.
Mais elles contiennent quelque chose de dangereux : elles enferment. Elles transforment une blessure — aussi profonde soit-elle — en identité permanente. Elles disent à une personne qui souffre qu'elle souffrira toujours. Et elles découragent de chercher de l'aide — puisque de toute façon, rien ne changera vraiment.
Cet article ne cherche pas à minimiser ce que vous avez traversé. Il cherche à ouvrir une possibilité que cette croyance collective ferme.
D'où vient cette conviction ?
Elle vient d'abord de l'expérience réelle de nombreuses personnes — des années de parcours thérapeutiques longs, douloureux, parfois retraumatisants. Des thérapeutes sincères mais non formés aux traumas complexes. Des approches qui demandaient de revivre, de raconter, de se remémorer — et qui réactivaient la douleur sans la transformer. Des institutions qui ne croyaient pas, qui diagnostiquaient à côté, qui minimisaient.
Quand on a traversé ça pendant des années, on finit par conclure que c'est la nature du trauma lui-même qui résiste — pas l'inadéquation de l'approche reçue.
Cette confusion est compréhensible. Elle est aussi profondément injuste.
Ce que Gérald Brassine et d'autres chercheurs et praticiens du trauma ont documenté depuis trente ans : les mémoires traumatiques ne sont pas insurmontables. Elles sont simplement stockées à un niveau que la parole seule n'atteint pas. Et quand on travaille au bon niveau — avec le corps, avec l'inconscient, avec les protections dissociatives comme alliées plutôt que comme obstacles — quelque chose peut se transformer.
Ce que "guérir" veut dire — et ce que ça ne veut pas dire
Il faut être précis sur ce mot, parce qu'il génère souvent de la confusion.
"Guérir" de l'inceste ne signifie pas oublier. Les souvenirs ne disparaissent pas. L'histoire reste l'histoire.
"Guérir" ne signifie pas non plus ne plus jamais être affecté. Certains anniversaires, certaines situations, certaines rencontres peuvent continuer à résonner.
Ce que "guérir" peut vouloir dire — et ce que les approches trauma-informées modernes permettent d'atteindre — c'est que la charge émotionnelle associée aux souvenirs se transforme. Que le passé cesse d'envahir le présent. Que le corps ne soit plus en état d'alerte permanent. Que l'identité ne soit plus entièrement définie par ce qui a été subi.
Marine Manouvrier, philosophe et elle-même formée à l'hypnose, décrit ce processus après quatre séances de PTR avec Gérald Brassine : "Si le souvenir vécu ne disparaît pas, la réassociation avec d'autres images le rend maintenant inoffensif." Elle décrit avoir vécu plus de quarante ans avec ce qu'elle appelle "un caillou dans la chaussure" — si habituel qu'elle avait fini par oublier qu'il était là. Une fois retiré, elle ne marchait plus de la même façon.
Quatre séances. Pas des années. Pas de reviviscence brutale. Pas de longue reconstruction douloureuse.
Ce n'est pas un cas isolé. C'est ce que la PTR — et d'autres approches trauma-informées comme le TIST de Janina Fisher — permettent d'atteindre quand elles sont utilisées dans le bon cadre, avec un praticien vraiment formé.
Le TIST a d'ailleurs été développé par Janina Fisher après trente ans d'expertise dans plusieurs méthodes reconnues (EMDR, thérapie sensorimotrice, IFS...) — dont elle n'a jamais été pleinement satisfaite sur les cas les plus complexes. La PTR suit une logique similaire : Gérald Brassine s'est appuyé sur son expérience de l'EMDR, de l'hypnose ericksonienne, de la Somatic Experiencing et de l'approche paradoxale de Palo Alto, en prenant ce qu'il y avait de meilleur dans chacune pour concevoir une approche spécifiquement adaptée aux traumas complexes et amnésiés. Ce ne sont pas des méthodes concurrentes — ce sont des héritages affinés au contact des cas les plus difficiles.
Ce que la croyance "on ne s'en remet jamais" coûte
Cette conviction a un coût réel — au-delà de la souffrance qu'elle perpétue.
Elle décourage de chercher de l'aide. Pourquoi investir du temps, de l'énergie, de l'argent dans un processus qui ne changera rien fondamentalement ?
Elle renforce la honte. Si c'est permanent, c'est que c'est constitutif de qui on est — pas de ce qu'on a subi.
Elle donne un pouvoir supplémentaire à l'agresseur. Si l'inceste détruit à vie, alors l'acte de destruction continue bien au-delà de l'acte lui-même — sans fin, sans limite.
Et elle prive les personnes concernées d'une possibilité réelle : celle de vivre autrement.
Ce que l'errance thérapeutique explique
Beaucoup de personnes qui croient qu'on ne s'en remet jamais ont pourtant cherché de l'aide — souvent pendant des années, souvent avec courage, souvent en dépensant des sommes importantes.
Ce qu'elles ont souvent rencontré : des thérapeutes non formés aux traumas complexes. Des approches par la parole qui activaient la douleur sans la transformer. Des professionnels qui cherchaient un diagnostic plutôt qu'à comprendre l'histoire. Des méthodes validées scientifiquement sur des traumas simples — pas sur des traumas complexes survenus dans l'enfance, répétés, dans le cadre du lien familial.
La France est structurellement sous-équipée pour répondre aux traumas complexes. Ce n'est pas une opinion — c'est une réalité documentée. Et quand on n'a accès qu'à des approches inadaptées, on conclut naturellement que le problème est dans la blessure, pas dans l'outil.
Il faut aussi nommer le contexte plus large dans lequel évoluent les victimes d'inceste en France. Selon les estimations les plus sérieuses, un enfant sur cinq serait victime d'inceste — un chiffre vertigineux, rarement dit clairement. Et le système censé protéger et reconnaître ces victimes fait défaut à plusieurs niveaux.
La commission d'enquête du Sénat sur le traitement judiciaire de l'inceste, menée en 2026 par la députée Maud Petit, a mis en lumière des dysfonctionnements graves : des plaintes classées sans suite, des agresseurs peu ou pas condamnés, des victimes renvoyées sans être entendues. Gérald Darmanin, alors Garde des Sceaux, a lui-même admis avoir honte du traitement judiciaire de l'inceste en France.
Ce contexte n'est pas anodin pour comprendre le sentiment d'impuissance de nombreuses victimes — et la conviction que rien ne changera jamais. Quand ni le système thérapeutique ni le système judiciaire ne reconnaissent vraiment ce qu'on a traversé, il est compréhensible de conclure que la blessure est permanente. Ce n'est pas une faiblesse — c'est une réponse logique à un abandon institutionnel répété.
Pourquoi certaines approches ne suffisent pas
Les mémoires traumatiques liées à l'inceste ne se stockent pas comme des souvenirs ordinaires. Elles sont souvent fragmentaires, corporelles, parfois totalement amnésiées. Elles ne sont pas accessibles par la seule parole consciente — parce qu'elles ont été encodées avant le langage, ou dans des états de dissociation qui les ont mises hors d'atteinte de la conscience ordinaire.
Une thérapie qui travaille uniquement avec la parole — aussi bienveillante soit-elle — ne peut pas atteindre ces couches-là. Et pire, comme Gérald Brassine le documente depuis trente ans : raconter, se remémorer, peut augmenter la souffrance plutôt que de la réduire. C'est ce qu'on appelle la victimisation secondaire.
Les approches trauma-informées modernes — PTR, TIST, Somatic Experiencing — travaillent différemment. Elles n'ont pas besoin que vous racontiez tout en détail. Elles n'ont pas besoin que vous vous souveniez de tout. Elles travaillent avec ce que le corps et l'inconscient portent — et elles permettent de transformer la charge émotionnelle là où elle est stockée, sans reviviscence brutale.
Ce qui est possible
Ce n'est pas une promesse. Ce n'est pas une garantie que tout disparaît en quelques séances. Chaque situation est différente — le nombre de traumatismes, leur ancienneté, la présence ou non d'amnésie, les ressources disponibles.
Mais voici ce que j'ai observé dans ma pratique, et ce que des praticiens formés au trauma complexe observent régulièrement :
La charge traumatique peut se transformer. Le corps peut se déposer. Les cauchemars peuvent s'espacer. La vigilance permanente peut se relâcher. Il devient possible de recevoir de l'affection sans se défendre. Les relations peuvent changer — pas parce qu'on a décidé de changer, mais parce que quelque chose à l'intérieur s'est réorganisé.
Ce n'est pas "passer à autre chose". C'est récupérer sa propre vie — sans que le passé continue à la gouverner entièrement.
Si vous vous reconnaissez dans cette croyance
Peut-être que vous avez vous-même conclu, après des années de parcours difficiles, qu'on ne s'en remet pas. Peut-être que cette conviction est devenue une façon de vous protéger d'une nouvelle déception.
C'est compréhensible. Et je ne cherche pas à vous convaincre que vous avez tort sur votre propre expérience.
Ce que je voudrais vous proposer : que cette croyance ne soit pas la dernière réponse. Qu'il existe peut-être une approche qui n'a pas encore été essayée — pas parce que vous n'avez pas assez cherché, mais parce que les approches vraiment adaptées aux traumas complexes sont encore peu accessibles en France.
Un premier échange de 20 minutes — offert, sans engagement — peut être l'occasion de voir ensemble si quelque chose est possible pour votre situation spécifique.
Sylvain Geyskens - Qualité d'Être Hypnose, Coaching & Thérapie du lien - Bures-sur-Yvette & Paris 9e & visio
À noter : Cet article ne remet pas en question la nécessité d'un suivi médical ou psychiatrique pour les personnes qui en ont besoin. Je ne suis pas médecin et ne me substitue en aucun cas à un professionnel de santé. Mon accompagnement s'inscrit en complément d'un suivi existant, ou pour des personnes en dehors d'une situation de crise aiguë.
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