La blessure d'abandon : ce qu'elle est, comment elle se manifeste, ce qui peut changer
- sylvaingeyskens
- 27 mai
- 21 min de lecture
Il y a des souffrances qu'on porte depuis si longtemps qu'on finit par croire qu'elles font partie de soi.
Cette envie d'aller vers les autres — et ce mouvement de retrait qui survient quand on est avec eux. Pas de la timidité, pas de l'asociabilité. Quelque chose de plus profond : un sentiment d'être étranger, de ne pas vraiment avoir sa place, comme si un regard jugeant ou rejetant avait été intériorisé si tôt qu'il accompagne maintenant chaque présence à l'autre. On veut le lien. Et quelque chose en soi se referme quand il s'approche.
Cette solitude intérieure qui ne disparaît pas, même entouré. Cette façon de choisir des personnes qui ne sont pas vraiment disponibles — et de s'y accrocher quand même. Cette difficulté à recevoir : un compliment, de l'aide, un cadeau — quelque chose se ferme juste au moment où ça s'approche. Cette hypervigilance dans les relations, ce radar permanent qui guette les signes que l'autre va partir.
Ces expériences ont souvent un nom. Pas toujours facile à entendre la première fois. Mais souvent libérateur de le reconnaître.
La blessure d'abandon.
Ce que ressentent ceux qui la portent
Avant de mettre des mots dessus, il y a des sensations. Des façons d'être dans les relations qui se répètent sans qu'on comprenne vraiment pourquoi.
Certains reconnaissent une solitude profonde et persistante — une solitude qui ne dépend pas du nombre de personnes autour d'eux. Ils peuvent être en couple, entourés d'amis, appréciés au travail, et ressentir quand même ce vide intérieur qu'ils ne savent pas toujours nommer. Une tristesse très ancienne, qui semble là depuis toujours.
D'autres reconnaissent une insécurité intrusive — pas une peur ponctuelle, mais une anxiété de fond qui colore toutes les relations, qui guette les silences, qui interprète les absences. Cette insécurité s'impose sans qu'on l'ait cherchée, souvent en réponse à des signaux minimes que d'autres ne remarqueraient pas. Susan Anderson nomme cette insécurité intrusive comme l'une des marques les plus caractéristiques du TSPT d'abandon — elle interfère dans la vie sociale, amoureuse et professionnelle.
D'autres encore reconnaissent une anxiété particulière face aux figures d'autorité — managers, médecins, institutions. Quand on a grandi en cherchant à mériter sa place, toute personne perçue comme ayant du pouvoir réactive automatiquement ce mécanisme : vais-je être jugé ? rejeté ? mis de côté ?
Et beaucoup ont très peu de souvenirs d'enfance — des zones floues, des années entières peu accessibles à la mémoire consciente. Ce n'est pas un hasard : les traumas précoces peuvent générer une amnésie partielle ou complète sur certaines périodes, comme mécanisme de protection. Ce que le corps a vécu reste souvent plus accessible que ce que la mémoire consciente a retenu.
D'autres reconnaissent une méfiance de fond envers les autres — pas une méfiance agressive, plutôt une distance intérieure maintenue presque automatiquement. Difficile de vraiment laisser entrer quelqu'un. Difficile de soutenir le regard — "ça me demande un effort", dit une cliente. Comme si se laisser voir était risqué.
D'autres encore se reconnaissent dans cette difficulté à demander de l'aide ou à recevoir. Accepter quelque chose sans aussitôt chercher à rendre, à mériter, à compenser. "J'ai du mal à profiter de ce que j'ai" — cette phrase revient souvent. Comme si le bonheur n'était pas vraiment pour soi.
L'impuissance apprise. Quand un enfant a répété des tentatives pour obtenir une réponse de l'adulte — de la présence, de la sécurité, de la reconnaissance — sans résultat, il finit par cesser d'essayer. Ce n'est pas de la paresse. C'est une conclusion tirée de l'expérience : mes actions ne changent rien. À l'âge adulte, cela ressemble à de l'apathie, de la procrastination, une difficulté à initier ou à persister — même pour des choses souhaitées. C'est souvent la forme la plus silencieuse de la blessure d'abandon : on a cessé de demander avant même de savoir qu'on en avait le droit.
L'identité floue et la perméabilité aux autres. Quand on s'est construit en s'adaptant aux attentes de l'autre, on n'a pas développé de boussole intérieure propre. On lit les autres pour savoir comment se positionner. On interprète les moindres signes — un silence, un ton, un regard — pour anticiper ce qu'on attend de soi. On se laisse influencer par les mots des autres jusqu'à parfois les laisser choisir à sa place. Non par passivité, mais parce qu'on n'a pas appris à faire confiance à sa propre perception. "Je ne sais pas qui je suis ni où je vais" — cette phrase revient souvent chez les personnes qui portent une blessure d'abandon profonde.
Les impacts sur les choix professionnels. La blessure d'abandon ne se limite pas aux relations intimes — elle colore aussi les choix de vie, y compris professionnels. Certaines personnes choisissent un métier pour être vues, reconnues, valorisées — pour ne pas être abandonnées par le regard de l'autre. D'autres choisissent ce qui coche les cases de ce qui est valorisé socialement — le prestige, la sécurité, l'approbation — quitte à faire fausse route par rapport à qui elles sont vraiment au fond d'elles-mêmes. On construit une vie qui plaît aux autres avant de construire une vie qui nous ressemble. Et un jour, souvent au milieu de la vie, quelque chose demande à être entendu — une insatisfaction profonde, un sentiment de passer à côté de soi-même, une fatigue de jouer un rôle qu'on n'a pas choisi. Celle-là est peut-être la plus difficile à voir — parce qu'elle ressemble à une force. Tenir. Ne pas s'effondrer. Continuer malgré tout. Mais derrière cette résistance se cache souvent quelque chose de plus subtil : une incapacité à laisser entrer ce qui fait mal, à écouter ses besoins profonds, à entendre les signaux intérieurs qui cherchent à remonter.
Quand on a appris tôt que ses émotions étaient un problème — que les exprimer risquait de faire partir l'autre, de créer du conflit, ou de ne rien changer — on développe une anesthésie progressive. D'abord volontaire, puis automatique. On ne souffre pas moins. On souffre ailleurs — souvent dans le corps, souvent de façon diffuse, souvent sans comprendre pourquoi.
Le paradoxe : plus la résistance à la souffrance est grande, plus on est coupé de soi. Et plus on est coupé de soi, plus on perd accès à ce qu'on veut vraiment, à ce dont on a besoin, à qui on est profondément.
Beaucoup s'occupent plus des autres que d'eux-mêmes — sans même s'en rendre compte, et sans que ça soit un choix conscient. C'est ce qu'on appelle le fawning : s'effacer, plaire, apaiser — non par générosité, mais par peur de perdre le lien ou de déclencher un conflit.
D'autres reconnaissent une fatigue profonde et chronique — pas le manque de sommeil, mais cette épuisement de tenir, de performer, de maintenir le masque. Une fatigue qui ne passe pas avec le repos parce qu'elle vient de l'intérieur, pas de l'extérieur.
La rumination mentale est souvent présente — ce flux de pensées qui tourne en boucle la nuit, qui rejoue les interactions, qui anticipe les pires scénarios. Le cerveau qui cherche à contrôler ce qu'il ne peut pas contrôler.
La procrastination, la difficulté à s'affirmer, l'anxiété et les angoisses chroniques — souvent perçues comme des défauts de caractère — sont fréquemment des manifestations de cette blessure sous-jacente.
L'hypersensibilité aussi — qui peut prendre deux formes opposées : une sensibilité émotionnelle très vive, ou au contraire une coupure de ses émotions, une anesthésie relationnelle. Les deux sont des réponses à la même blessure.
Il y a aussi cette difficulté particulière à s'ouvrir dans une relation amoureuse — à aller vers une personne qui attire, à laisser entrer quelqu'un qui est vraiment disponible. Pas seulement face aux figures d'autorité, mais face aux figures d'attachement elles-mêmes. L'intimité, quand elle devient possible, peut faire peur autant que l'abandon.
Et pour certains, une quête identitaire qui se manifeste par une succession de stages de développement personnel, de formations, de chemins spirituels — sans jamais vraiment savoir ce qu'on cherche. C'est souvent soi-même qu'on cherche, sans le savoir. La blessure d'abandon crée un vide intérieur que beaucoup tentent de combler par l'extérieur — le savoir, les expériences, les rencontres — avant de comprendre que la réponse est ailleurs.
Et beaucoup reconnaissent des schémas relationnels qui se répètent : les mêmes types de personnes, les mêmes dynamiques, les mêmes fins douloureuses. Comme si quelque chose cherchait à rejouer une scène ancienne — sans jamais trouver la résolution.
Il y a aussi ceux qui ne se sont jamais sentis désirés par un de leurs parents — pas rejetés violemment, juste... pas vraiment attendus, pas vraiment vus. Cette expérience-là laisse une empreinte particulière : le sentiment que sa propre existence est un peu illégitime. Qu'on prend de la place sans vraiment y avoir droit.
Et parfois, dans les familles, des non-dits. Des secrets. Un historique transgénérationnel que personne ne nomme mais que tout le monde porte — souvent sans le savoir. Ce qu'on n'a pas pu "recevoir" de nos parents vient parfois de ce qu'ils n'ont pas pu recevoir des leurs. La blessure se transmet, silencieusement, jusqu'à ce que quelqu'un dans la lignée la reconnaisse et commence à s'en occuper.
Ce qu'est vraiment la blessure d'abandon
La blessure d'abandon n'est pas une fragilité de caractère. Ce n'est pas non plus une pathologie réservée aux histoires d'enfance dramatiques.
Susan Anderson, psychothérapeute américaine spécialisée dans les traumas d'abandon, en propose une définition large et inclusive : l'abandon, c'est la perte du lien lui-même. Pas seulement l'abandon physique par un parent — mais toute expérience dans laquelle quelqu'un a senti que la vie elle-même l'avait laissé de côté. Une rupture amoureuse. Un deuil. Une perte d'emploi. Une maladie qui isole. Un enfant dont le parent est présent physiquement mais absent émotionnellement. La blessure d'abandon est cumulative — elle contient toutes les pertes et déconnexions accumulées depuis l'enfance.
C'est une empreinte relationnelle. La trace laissée par des expériences précoces où le lien n'a pas été suffisamment sécurisant — pas toujours parce que quelqu'un a été mauvais ou malveillant, mais parce que quelque chose a manqué au moment où c'était essentiel.
John Bowlby, le psychiatre britannique fondateur de la théorie de l'attachement, a montré que l'enfant construit ses représentations fondamentales de lui-même et des autres à travers ses premières expériences relationnelles. Quand la présence de l'adulte est insuffisante, imprévisible ou conditionnelle, l'enfant intègre quelque chose de douloureux : je ne suis pas sûr d'être aimable. Je ne suis pas sûr que l'autre reste. Je dois gagner ma place.
Linda Thai, enseignante en régulation du système nerveux et trauma développemental, le formule ainsi : "Le nourrisson a besoin de chaleur, de toucher, de nourriture, de présence, de sécurité et de prévisibilité. Si ces besoins sont satisfaits de façon sécurisante, il développe un sentiment de sécurité. Sinon, il apprend qu'en cas de besoin, il n'y a pas de réponse." Et elle ajoute quelque chose d'important : ces besoins de dépendance ne s'arrangent pas en grandissant. On en a toujours besoin — à l'âge adulte comme dans l'enfance.
Ce sont des représentations qui s'installent tôt, profondément, en dehors du langage. Et elles structurent ensuite toute la vie relationnelle.
Ces représentations s'installent tôt, profondément, en dehors du langage. Et elles structurent ensuite toute la vie relationnelle — jusqu'à ce qu'on les reconnaisse et qu'on puisse les transformer.
La blessure d'abandon peut venir d'un parent physiquement absent. D'un parent présent physiquement mais émotionnellement indisponible — absorbé par sa propre souffrance, son travail, ses dépendances. D'une mère dépressive qui ne pouvait pas vraiment voir son enfant. D'un père parti trop tôt, ou jamais vraiment arrivé. D'une série de pertes, de déplacements, de ruptures dans les liens précoces. Parfois même d'une naissance difficile, d'une séparation néonatale, d'une hospitalisation précoce.
L'inceste est aussi une forme d'abandon — peut-être la plus profonde. Non seulement parce que l'acte lui-même constitue une violation, mais parce qu'il représente l'abandon de la fonction parentale protectrice. La personne qui aurait dû protéger a trahi. Et quand la parole n'a pas été accueillie — quand les adultes ont laissé faire, minimisé, nié — l'abandon se redouble : on n'a pas été protégé, et on n'a pas été cru. Ce double abandon laisse souvent une empreinte particulièrement profonde sur le sentiment d'exister et d'avoir le droit d'être là.
Ce n'est pas nécessairement spectaculaire. C'est souvent subtil — et c'est précisément ce qui le rend difficile à reconnaître.
Les masques de la blessure d'abandon à l'âge adulte
Parce qu'elle s'est constituée avant le langage, la blessure d'abandon ne se présente pas toujours sous son vrai visage. Elle emprunte des formes qui peuvent sembler très différentes les unes des autres.
La dépendance affective. Le besoin intense de l'autre, la difficulté à supporter la distance, la jalousie, la peur panique de la rupture. Derrière ces comportements souvent incompris — y compris par celui ou celle qui les vit — il y a souvent une conviction profonde : sans l'autre, je ne suis rien.
Le contre-investissement relationnel. Certaines personnes avec une blessure d'abandon développent la stratégie inverse : ne jamais vraiment s'attacher, garder une distance émotionnelle, se rendre indépendants de façon presque compulsive. La protection contre l'abandon, c'est de ne jamais vraiment arriver — pour ne jamais vraiment perdre. Susan Anderson, chercheuse américaine spécialisée sur le trauma d'abandon, nomme l'autre versant de ce mécanisme l'"abandoholisme" : une attraction compulsive vers des personnes émotionnellement indisponibles. Comme si le système nerveux cherchait à rejouer une dynamique familière — celle de quelqu'un qu'on n'arrive jamais vraiment à atteindre.
La suradaptation. S'effacer, s'ajuster, devenir ce que l'autre attend. Gagner sa place par l'utilité plutôt que par l'existence. La peur sous-jacente : si je suis vraiment moi-même, l'autre partira.
Ce masque-là a un coût particulier : à force de s'adapter à ce que l'autre attend, on finit par ne plus savoir ce qu'on veut vraiment. Les goûts, les besoins, les limites — tout ça s'est construit en creux de l'autre. On s'est abandonné soi-même pour éviter d'être abandonné par l'autre. Le paradoxe est cruel : la peur de l'abandon produit un abandon de soi permanent, bien avant que l'autre parte.
La honte toxique. La blessure d'abandon génère souvent quelque chose de plus profond que la peur de perdre l'autre — elle génère une conviction sur soi-même. Brené Brown distingue la culpabilité (j'ai fait quelque chose de mal) de la honte (je suis quelque chose de mauvais). La honte toxique, c'est cette conviction : "je suis mauvais(e) dans mon noyau même — et si les autres le voyaient vraiment, ils me refuseraient tout sentiment d'appartenance."
Susan Anderson formule un lien essentiel : l'abandon et la honte sont réciproques. L'abandon, c'est la peur de la déconnexion. La honte, c'est le sentiment de ne pas mériter la connexion. Les deux se nourrissent mutuellement dans un cycle — la peur d'être abandonné renforce la honte, et la honte renforce la conviction qu'on sera abandonné.
Linda Thai observe que cette honte toxique vient directement de la blessure d'abandon. Elle crée quelque chose de particulier : on finit par se refuser soi-même avant que les autres nous refusent. On refuse les signaux d'amour des autres — comme pour les protéger de ce qu'on croit être sa propre nature. On abandonne l'autre avant d'être abandonné. C'est ce qu'elle appelle une "dépendance à l'abandon" : partir en premier pour ne pas subir d'être quitté.
Cela peut alimenter un cycle que Linda Thai nomme ainsi : besoin → rage → honte → addiction. Le besoin non satisfait génère de la rage. La rage génère de la honte. La honte cherche à s'apaiser — parfois par des comportements compulsifs, parfois par des relations qui confirment ce qu'on croit mériter. Et le cycle recommence.
La déconnexion du corps. Parfois la blessure ne se manifeste pas dans les relations — elle se manifeste dans l'absence à soi-même. Une sensation d'être là sans vraiment être là. De traverser la vie en spectateur de sa propre existence. Certaines personnes décrivent ça comme être "une bûche" — présentes physiquement, mais comme vides à l'intérieur. D'autres décrivent ce qu'on peut appeler le trauma de négligence — une forme souvent invisible parce qu'elle n'est pas faite d'événements, mais d'absences. Une femme le formule ainsi : "le trauma de négligence — une cage de verre où j'avais l'impression de n'être personne malgré mes résultats extérieurs. Je ne me reconnaissais pas dans un miroir." Présente dans le monde, reconnue par les autres, et pourtant absente à elle-même. C'est peut-être la description la plus juste du figement fonctionnel : la cage de verre est transparente — personne ne la voit, pas même celle qui y vit.
La même personne ajoute : "J'ai pu me recentrer avec le yoga mais avec du faux self, un ancrage pas top." Cette précision dit quelque chose d'essentiel : certaines pratiques de bien-être aident à calmer le système nerveux en surface — et c'est réel, utile, précieux. Mais quand l'ancrage se fait depuis un faux self — depuis le masque adaptatif plutôt que depuis le soi profond — il stabilise sans transformer. Le corps se pose, mais la partie vraie reste absente de cet ancrage. C'est ce que Linda Thai décrit avec les stratégies adaptatives : elles permettent de fonctionner, mais maintiennent la distance avec soi plutôt que de la réduire. Avoir construit de brillantes stratégies adaptatives pour survivre — et s'épuiser à les maintenir. "Je suis fatiguée de ne plus me sentir complètement vivante" — cette phrase, dite par une personne qui venait de me contacter, résume quelque chose que beaucoup portent sans pouvoir le nommer. Pas "je souffre trop" — mais "je ne vis pas assez".
Cette déconnexion passe aussi par la respiration. Quand l'enfant a appris à se faire petit, à ne pas prendre de place, à retenir ses émotions, il a aussi appris à respirer moins profondément. Une respiration haute, thoracique, retenue — le corps qui a intégré "je ne dois pas trop m'étaler dans l'espace". À l'âge adulte, cette contraction ancienne peut se traduire par de l'anxiété chronique, des tensions persistantes dans la poitrine, parfois des crises d'angoisse — sans que personne n'ait fait le lien avec cette habitude corporelle installée bien avant les mots.
J'ai reçu cette phrase un soir, dans ma vingtaine, d'une amie qui m'observait danser : "There is no life in your body." Je n'avais pas encore 30 ans. Je ne connaissais pas le concept de blessure d'abandon. Cette phrase m'a surpris — elle a touché quelque chose de profond, quelque chose qui ressemblait à de la honte, sans que je puisse le nommer à l'époque.
Cette déconnexion corporelle est souvent une protection très ancienne. Quand le fait d'être là, d'occuper de l'espace, d'exister pleinement a semblé dangereux ou illégitime très tôt — le corps apprend à se faire discret. À ne pas trop prendre de place. À ne pas trop se montrer vivant.
Chez certaines personnes, cette expérience va plus loin encore : un sentiment profond de ne pas avoir le droit d'être là. De ne pas être légitime dans ce monde. Parfois, jusqu'à ne plus vouloir être là du tout. Ces pensées, quand elles existent, ne sont pas une pathologie à part — elles sont souvent la forme la plus radicale de la blessure d'abandon : l'abandon de sa propre vie.
Ce niveau de la blessure est souvent le plus silencieux, le plus dissocié — et le plus libérateur à toucher quand on trouve enfin les conditions pour le faire.
La difficulté à recevoir. Accepter de l'aide, des cadeaux, de l'affection sans aussitôt compenser ou minimiser. Quelque chose se ferme — comme si recevoir sans rendre était dangereux, ou comme si on ne méritait pas vraiment.
Les schémas répétitifs. On choisit des personnes indisponibles. Ou on s'arrange pour que les relations disponibles semblent étouffantes. Ou on répète des dynamiques de fusion et de rupture. Ces schémas ne sont pas des coïncidences — ils reproduisent quelque chose de familier, même si ce familier fait mal.
Quand la blessure d'abandon ressemble à autre chose
L
a blessure d'abandon n'est pas un diagnostic psychiatrique — et c'est précisément pourquoi elle passe souvent inaperçue, ou est confondue avec d'autres tableaux.
La confusion avec la dépression est la plus fréquente — et la plus coûteuse. La fatigue profonde, le vide intérieur, l'absence de motivation, la tristesse chronique peuvent tout à fait ressembler à une dépression clinique. Et ils peuvent l'être. Mais dans le contexte d'une blessure d'abandon, ces états sont souvent déclenchés par des événements relationnels spécifiques — une distance de l'autre, un silence, une critique — et peuvent s'alléger lorsque le lien se rétablit. Susan Anderson note que l'abandon non résolu est fréquemment diagnostiqué comme une dépression et traité uniquement par médicaments, sans que la racine relationnelle soit jamais touchée.
Ce n'est pas une faute du médecin ou de la personne. C'est une limite du système — et comprendre que ce qu'on vivait avait une origine relationnelle, pas une défaillance chimique intrinsèque, peut être profondément libérateur.
Janina Fisher propose une perspective qui change tout : la dépression n'est pas nécessairement ce qu'on est — c'est parfois une partie de soi qui communique. Un signal que quelque chose cherche à être entendu. Pas une défaillance identitaire permanente, mais une intelligence de survie qui attend d'être reconnue.
La confusion avec le trouble borderline est également documentée. La peur intense de l'abandon, les réactions émotionnelles vives, l'instabilité dans les relations — ces caractéristiques sont présentes dans les deux tableaux. La distinction principale : dans le TSPT d'abandon, la perception de la réalité reste accessible une fois l'émotion apaisée. La personne peut remettre en question sa réaction, intégrer d'autres points de vue. Et surtout — une personne traversant une rupture ou un rejet intense peut présenter temporairement des symptômes qui ressemblent à un épisode borderline sans pour autant avoir un trouble de la personnalité.
Ce qui importe ici n'est pas le diagnostic — c'est de ne pas se laisser enfermer dans une étiquette qui dit "c'est ce que vous êtes" quand ce qu'on observe est peut-être "c'est ce que vous portez depuis longtemps, et qui peut se transformer."
La blessure d'abandon et la blessure de rejet ne sont pas la même chose — mais elles se superposent si souvent qu'il serait incomplet de ne pas nommer les deux.
Là où la blessure d'abandon génère une peur que l'autre parte, la blessure de rejet produit quelque chose de légèrement différent : une conviction profonde qu'on n'est pas acceptable tel qu'on est. Que si l'autre voyait vraiment — les pensées, les émotions, les besoins — il rejetterait ce qu'il verrait.
La stratégie de survie est inverse : au lieu de s'accrocher ou de s'adapter pour retenir, on se retire avant d'être rejeté. On garde une distance. On ne montre pas vraiment. On reste en retrait dans les groupes, légèrement en dehors des cercles, transparent presque — comme si occuper trop de place risquait de déclencher quelque chose.
Quelques visages de la blessure de rejet que les verbatims de mes clients illustrent bien :
"Je fais peu confiance aux gens" — pas de la méfiance agressive, plutôt une distance intérieure maintenue automatiquement.
"J'ai du mal à soutenir le regard — ça me demande un effort" — être vu dans les yeux, c'est risquer d'être jugé dans ce qu'on est vraiment.
La honte du regard des autres. Faire attention à ses gestes. Ne pas être libre d'exister spontanément.
"Je n'ai pas le droit de vivre" — dans sa forme la plus profonde, la blessure de rejet touche à la légitimité même de sa présence au monde.
Ce sentiment d'être un peu extraterrestre, de ne pas tout à fait appartenir à l'espèce humaine ordinaire.
Le perfectionnisme — souvent associé à la blessure de rejet plutôt qu'à l'abandon. La logique sous-jacente : si je suis parfait, on ne pourra pas me rejeter. Le perfectionnisme est une armure préventive contre le jugement. Il diffère de la suradaptation de l'abandonné — qui elle dit "je deviens ce que tu veux pour que tu restes". Le perfectionniste dit plutôt "je serai irréprochable pour qu'on ne puisse pas m'écarter". Les deux épuisent, mais de façon différente.
Ensemble, les deux blessures créent une double contrainte épuisante : un besoin profond de lien ET une conviction que ce lien n'est pas pour soi. On aspire à être vu ET on se cache. On veut être retenu ET on se retire avant que l'autre parte. Cette tension-là prend parfois la forme d'un pendule entre deux peurs opposées : la peur d'être abandonné d'un côté — et la peur d'être englouti de l'autre. Quelqu'un s'approche de trop près et quelque chose se referme, les murs se resserrent. Quelqu'un s'éloigne et la panique revient. Ce n'est pas une contradiction — c'est la même blessure qui parle dans les deux sens. Quand cette tension n'est pas nommée, elle peut durer toute une vie.
Et parfois, une troisième blessure : la trahison. Là où la blessure d'abandon dit "l'autre va partir", et la blessure de rejet dit "je ne suis pas acceptable", la blessure de trahison dit "je ne peux faire confiance à personne — même à ceux qui m'aiment." Elle naît souvent d'expériences où quelqu'un en qui on avait confiance a trompé, menti, utilisé ou abandonné sa fonction protectrice. L'inceste en est l'exemple le plus grave — mais la trahison peut aussi venir d'un parent qui a révélé des secrets, d'un ami qui a trahi une confidence, d'une institution qui n'a pas protégé. Elle laisse une méfiance profonde et souvent inconsciente — envers les autres, mais aussi envers ses propres perceptions. "Je n'aurais pas dû lui faire confiance" devient "je ne peux pas faire confiance à mon jugement."
Je travaille sur les blessures d'attachement depuis plusieurs années — avec mes clients, et sur moi-même.
Il y a quelque années, lors d'une séance d'hypnose que j'ai reçue, mon inconscient m'a produit une image que je n'avais pas cherchée : un fœtus, dans une chambre jaune, dans une corbeille. Seul.
À l'époque, je ne connaissais pas encore le concept de blessure d'abandon. Je ne savais pas mettre un nom sur ce que j'avais moi-même traversé. Mais quelque chose en moi savait — et m'a montré cette image avant que la tête puisse l'expliquer.
Ce n'est pas une anecdote pour me rendre intéressant. C'est pour dire ceci : la blessure d'abandon n'a pas besoin d'une histoire dramatique pour être réelle. Et elle peut être là, profonde, sans qu'on ait les mots pour la nommer — jusqu'au jour où quelque chose permet de la voir.
Ce qui peut changer — et comment
La blessure d'abandon n'est pas une condamnation.
Ce qui a été construit dans la relation peut être transformé dans la relation. C'est ce que les neurosciences confirment aujourd'hui : le cerveau reste plastique, et de nouvelles expériences relationnelles peuvent littéralement reconfigurer des représentations installées depuis l'enfance.
Mais la transformation ne vient pas de la compréhension seule. Comprendre sa blessure d'abandon, c'est utile — c'est même nécessaire. Mais beaucoup de personnes comprennent très bien d'où vient leur souffrance, et continuent de la revivre.
Parce que les représentations précoces ne sont pas stockées dans le raisonnement conscient. Elles sont dans le corps, dans les réflexes automatiques, dans des couches que la parole n'atteint pas directement.
Ce que je propose dans mon accompagnement, c'est un travail qui va chercher ces couches-là. Pas pour revivre ce qui a été douloureux — mais pour transformer là où la blessure s'est déposée. Pour donner à la partie de vous qui attend encore quelque chose qu'elle n'a pas eu — la sécurité, la présence, la permission d'exister pleinement — l'expérience intérieure qui permet de ne plus attendre.
Il y a une image qui revient souvent dans ce travail : celle d'une part de soi que la personne a dû mettre à l'abri. Un enfant intérieur qui a rangé quelque chose de précieux — sa vivacité, sa spontanéité, sa capacité à recevoir, sa confiance — pour le protéger de ce qui faisait mal. Ce n'est pas une perte. C'est une mise en sécurité. La thérapie ne crée rien de nouveau — elle va chercher ce qui attendait, retrouve ce qui était là depuis le début, et le réintègre doucement dans la vie présente.
C'est pour ça que beaucoup de personnes qui font ce travail décrivent une sensation étrange et familière à la fois. Pas "je suis devenu quelqu'un d'autre" — mais "je me retrouve".
La blessure d'abandon parle aussi souvent par le corps. Douleurs chroniques, maladies auto-immunes, troubles alimentaires, tensions persistantes sans cause médicale identifiée — le corps garde la trace de ce que la psyché n'a pas pu processer. Ce n'est pas "dans la tête". C'est dans le corps, au sens le plus littéral. Et le travail thérapeutique qui intègre cette dimension corporelle peut parfois toucher des choses que la parole seule n'atteignait pas.
Ce que les personnes qui font ce travail décrivent souvent : quelque chose se dépose. La vigilance relationnelle diminue. Il devient possible de recevoir sans se défendre. Les relations choisies changent — pas parce qu'on a "décidé" de choisir autrement, mais parce que quelque chose en soi a changé. Et parfois, une sensation nouvelle et étrange : celle d'avoir le droit d'être là.
Si vous vous reconnaissez
Vous n'avez peut-être jamais utilisé le mot "abandon". Peut-être que vous pensiez que c'était votre caractère, votre façon d'être, quelque chose d'immuable.
Ce n'est pas votre caractère. C'est une empreinte. Et les empreintes peuvent se transformer.
Si ce que vous venez de lire résonne — même partiellement, même de loin — je vous invite à me contacter pour un premier échange téléphonique de 20 minutes. Gratuit, sans engagement. Pour voir ensemble si ce type d'accompagnement peut vous correspondre.
Ce que le travail thérapeutique demande — et ce qu'il peut apporter
Travailler sur la blessure d'abandon demande un espace particulier — et un thérapeute avec des qualités particulières.
La précision d'abord. Les personnes coupées d'elles-mêmes ont souvent du mal à mettre des mots sur ce qu'elles vivent — pas parce qu'elles manquent d'intelligence, mais parce que le lien à leur propre ressenti a été interrompu tôt. Un thérapeute précis aide à nommer ce qui était diffus, à rendre visible ce qui était flou. C'est déjà en soi une expérience réparatrice.
La délicatesse et le non-jugement ensuite. Il y a beaucoup de vulnérabilité et d'auto-jugement chez les personnes avec une blessure d'abandon — et beaucoup de honte. Un espace dans lequel on ne sera pas jugé, dans lequel on peut exister sans devoir mériter sa place, est souvent une expérience nouvelle.
Un contenant stable et ancré. La blessure d'abandon se répare dans la relation — pas en dehors. Ce dont ces personnes ont besoin, c'est de faire l'expérience d'un lien dans lequel elles peuvent s'appuyer sans que l'autre parte ou s'effondre. La stabilité du thérapeute n'est pas un détail — c'est un des outils thérapeutiques les plus puissants.
Ce que des personnes qui ont fait ce travail décrivent :
"Je reprends mon pouvoir. J'arrive à être comme je suis."
"Mon mindset est nettement meilleur — et mon conjoint l'a remarqué."
"Je m'apaise très vite et je suis dans la communication."
"Ça m'a permis de modifier un pattern et de me sentir beaucoup plus en sécurité."
"Le terrain a été déblayé — ce qui laisse la place à de nouvelles pensées et actions."
Ce n'est pas "devenir quelqu'un d'autre". C'est se retrouver — retrouver une part de soi qui attendait, mise à l'abri, que les conditions soient réunies pour revenir.
Se reconnaître dans plusieurs de ces descriptions ne signifie pas nécessairement souffrir d'une blessure d'abandon au sens clinique — mais si ces éléments résonnent profondément et durablement, cela mérite d'être exploré avec un professionnel.
Sylvain Geyskens - Qualité d'Être Hypnose, Coaching & Thérapie du lien - Bures-sur-Yvette & Paris 9e
Sources et références
John Bowlby — Attachment and Loss (3 volumes, 1969-1980). Fondements de la théorie de l'attachement.
Susan Anderson — The Journey from Abandonment to Healing (2000). Référence sur le trauma d'abandon et le concept d'"abandoholisme". Site : abandonment.net
Brené Brown — Daring Greatly (2012). Distinction entre honte et culpabilité, vulnérabilité et appartenance.
Linda Thai — Formation Healing Trauma / Stuck in Survival (Quantum Way). Régulation du système nerveux, neurobiologie du trauma développemental, cycle besoin → rage → honte → addiction.
Janina Fisher — Healing the Fragmented Selves of Trauma Survivors (2017). Travail sur les parties, dissociation structurelle, dépression comme partie qui communique.
Mary Ainsworth / John Bowlby — Théorie de l'attachement et styles d'attachement (sécure, anxieux, évitant, désorganisé).
Peter Levine — Waking the Tiger (1997). Trauma somatique et régulation du système nerveux.
Bessel van der Kolk — Le corps n'oublie rien (2014). Lien entre trauma, corps et mémoire implicite.
En français
Boris Cyrulnik — Un merveilleux malheur (1999) et Les vilains petits canards (2001). Résilience, attachement et tuteurs de résilience.
Dr Daniel Dufour — La blessure d'abandon (Leduc). Référence francophone accessible sur ce sujet.
Lise Bourbeau — Les 5 blessures qui empêchent d'être soi-même (2000). Approche populaire sur les blessures d'abandon, rejet, trahison, humiliation et injustice — à lire comme introduction grand public.
Kathy Steele, Suzette Boon, Onno van der Hart — Traiter la dissociation d'origine traumatique (traduit en français, 2018). Référence clinique sur l'attachement désorganisé et le trauma complexe.
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